9 – Redéfinir notre chemin ensemble, avec Widia Larivière

9 – Redéfinir notre chemin ensemble, avec Widia Larivière

Oser s'en parler
9 - Redéfinir notre chemin ensemble, avec Widia Larivière
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Résumé

Au Québec et au Canada francophone, on sait que l’identité a besoin d’une culture, de traditions, d’une langue et d’un territoire pour survivre. Mais on tend à ignorer ces besoins pour d’autres groupes plus marginalisés que les nôtres. Avec Sabryna Godbout, Wendat de Wendake, on parle justement de culture et d’identité. On aborde certains des impacts de la Loi sur les Indiens sur l’identité légale des Autochtones; mais on parle aussi de fierté identitaire, du rôle essentiel des aînés; de transmission culturelle, d’amour propre, de résilience et d’ouverture d’esprit.

Transcription de la narration

On est beaucoup à croire au pouvoir transformateur de l’éducation, du dialogue; de la rencontre. On en parle depuis le début de la série balado Oser s’en parler, la méconnaissance est en grande partie la raison pour laquelle la discrimination, et le racisme se perpétuent dans nos sociétés. La méconnaissance, c’est aussi la source du malaise qu’on ressent en tant qu’allochtones. On est malaisé de se parler de racisme, de colonialisme, de privilège blanc – pourquoi? Parce que tout dépendamment de notre bagage, on a rarement besoin de confronter ces forces de front.

On aimerait se concentrer sur les « solutions », sans prendre le temps d’observer les racines des problèmes qu’on tente de résoudre. Cette envie de passer à d’autre chose rapidement, c’est une manifestation de notre malaise. Et c’est en quelque sorte cet empressement à tourner la page, à donner l’impression d’être un allié à tout prix, qu’on manque une opportunité majeure d’apprendre.

  • Apprendre à créer des relations saines.
  • Apprendre à se remettre en question.
  • Apprendre comment on peut faire des liens clairs entre des évènements qu’on considère « passé » et des injustices du « présent ».
  • Apprendre à investir du temps et de l’énergie pour décoloniser les structures, au lieu de se concentrer principalement sur des actions performatives.
  • Apprendre à faire des erreurs, et à grandir de ces erreurs.
  • Apprendre à être mal à l’aise. Et, comme me le disait l’un de vous il y a quelques semaines, à devenir « à l’aise d’être mal à l’aise ».

L’idée est d’Oser s’en parler, c’est de commencer une réflexion sur les façons dont, sans le savoir, on bénéficie quotidiennement d’un système d’oppression. Comment est-ce que ça affecte notre façon de voir les choses? Comment est-ce que ça nourrit ce malaise qu’on a de se parler des relations entre Autochtones et allochtones? Et comment peut-on effectuer du changement concrètement, à son échelle, selon ses habiletés, dans les cadres personnel, citoyen et professionnel?

Je pense que ce cheminement, on peut le comparer à l’apprentissage d’une langue étrangère qui a une racine différente du latin. On ne prétend pas pouvoir apprendre une langue du jour au lendemain : ça prend des années; on se sent inadéquat au début et on écoute beaucoup; on a besoin de se sortir de notre zone de confort pour pratiquer la langue; on fait des erreurs mais on apprend avec humilité. Tout comme apprendre une langue, on devient meilleur avec la pratique; et si on arrête de pratiquer, on devient rouillé. On se fait des amis qui eux parlent couramment et nous aident à nous améliorer, mais ça prend beaucoup de temps et d’énergie avant de pouvoir soi-même être confortable à converser librement.

À travers l’apprentissage d’une langue, on est amené à comprendre une autre vision du monde. Les façons dont on construit les phrases, dont on utilise les verbes, les expressions spécifiques, etc.

C’est la même chose quand on s’intéresse à réparer les relations – on se rend compte que notre filtre d’analyse n’est pas unique, et que c’est absurde de l’utiliser comme seule lentille à travers laquelle observer le monde.

S’éloigner des pensées coloniales et se défaire de systèmes qui sont oppressifs, c’est un travail de longue haleine. C’est pas facile, c’est malaisant pour ceux qui s’y initient au début – mais c’est nécessaire.

Le cheminement de déconstruire notre malaise et d’agir concrètement avec respect, c’est un long processus qui demande la rigueur et l’investissement. Tout comme apprendre une langue, apprendre un métier, ou même apprendre à lire. De manière générale, plus on devient adulte, moins l’apprentissage devient une priorité – mais il n’en reste pas moins qu’il est la base de tout changement.

Il y a plusieurs ressources qui existent et visent à briser les barrières entre le monde autochtone et le monde allochtone. L’une d’entre-elles? Mikana, un organisme autochtone à but non-lucratif qui mise sur l'éducation, la sensibilisation, les partenariats et le dialogue pour une cohabitation harmonieuse et une compréhension mutuelle entre Autochtones et Allochtones. « Mikana », signifie « chemin » en langue Anishinabeg – et leur mission est de décoloniser les esprits pour justement redéfinir notre chemin ensemble.

Widia Larivière est Anishinabeg, cofondatrice & directrice générale de Mikana. Anciennement coordonatrice jeunesse chez Femmes autochtones du Québec, et co-instigatrice du mouvement Idle No More au Québec en 2012, elle a un intérêt et une expertise particulièrement sur les réalités vécues par les femmes et la jeunesse autochtones. On s’est rencontrées virtuellement il y a quelques mois pour discuter de ce chemin à redéfinir ensemble, de la vision et du travail de Mikana, de décolonisation, et de l’approche à adopter pour une collaboration saine.

[Rencontre, audio]

On a eu l’occasion de parler de ce phénomène avec plusieurs invités : on grandit en observant des abus de droits humains à l’international, on dénonce, on se mobilise; mais rarement est-on au courant des abus de droits humains qui se produisent chez nous, au Canada. On est rarement confrontés à cette réalité coloniale parce qu’elle nous importune collectivement, nous, la majorité allochtone. Aujourd’hui encore, au Québec, il existe une méconnaissance des réalités des personnes autochtones et racisées qui se manifeste au quotidien de différentes façons : racisme, préjugés, discrimination – ou simplement, inaction.

En 2015, Widia Larrivière a cofondé Mikana avec Mélanie Lumsden. La mission de l’organisme est de "décoloniser les esprits et redéfinir notre chemin ensemble" en mettant en lumière les réalités autochtones pour les faire reconnaître au sein de la société dominante. J’ai demandé à Widia de nous parler des origines de Mikana, de ses objectifs, des expériences depuis sa fondation en 2015; des accomplissements dans sa jeune vie d’organisme, et des défis à relever.

[Rencontre, audio]

Widia touche un point important ici : le processus de collaboration entre organismes ou personnes autochtones et allochtones est un processus qui doit durer dans le temps, et qui qui doit être bénéfique pour tous. Je veux rappeler un des enseignements que Tim Fox, vice-président des relations autochtones et de l'équité raciale à Calgary Foundation a partagés dans l’épisode « Sharing responsibility for decolonization » de The Good Partnership. (https://www.thegoodpartnership.com/post/___87)

Il dit entre-autres qu’on doit réaliser que ce travail de décolonisation est un travail générationnel. Il dit, et je cite :

« Ce n’est pas un travail qui a une date d’échéance, […] cette mentalité encore liée à la conception du temps coloniale. 500 ans d’oppression ne change pas drastiquement grâce à 5 ou même 10 ans de stratégies, et honnêtement des fois, c’est même pas une histoire de stratégies, c’est une histoire de faire le travail. […] Pour changer, nous devons changer nos croyances et nos attitudes. Se départir de la notion de perfection. Se départir de l’idée qu’on doit tout faire et qu’on doit suivre les experts. Faites un saut et plongez dans le travail. Le meilleur moyen est d'avoir des communautés qui travaillent côte à côte avec vous. Faites des erreurs. Soyez humble. Ayez assez de respect pour vous-même pour surmonter vos erreurs, et continuez à avancer ».

[Rencontre, audio]

En février 2021, le Collège Ahuntsic, en collaboration avec Mikana et plusieurs autres organismes autochtones, tels que l'Institut Tshakapesh, l'Institution Kiuna, Conseil en éducation des Premières Nations, Site Wapistan, etc. a annoncé la création d'un espace de partage de pratiques en autochtonisation de l'éducation. Ce processus d’autochtonisation a été initié par Julie Gauthier, enseignante allochtone en anthropologie.

Je vous lis un extrait de la vision de cet espace de co-construction et de partage de pratiques en autochtonisation de l’éducation :

"Au Québec, nos structures éducatives, sociales, politiques, économiques et culturelles sont construites sur la colonisation des peuples autochtones. Reconnaître les failles d’un système d’éducation qui se nourrit d’inéquités séculaires où de multiples voix, dont celles des Premières Nations, ne trouvent pas écho, c’est admettre son caractère inéquitable et perfectible et donc, l’existence d’un racisme systémique dans ses manifestations. Afin de comprendre ce qu’implique l’autochtonisation, surtout lorsqu’on y participe comme institution allochtone, il nous apparaît important d’exposer d’abord et le plus fidèlement possible ces vestiges coloniaux, devenus systémiques."

Voici quelques exemples d’actions et d’initiatives en lien avec un contexte d’enseignement qui pavent la voie à l’autochtonisation:

  • diversifier le contenu de ses plans de cours et s'écarter graduellement du canon littéraire ;
  • prendre conscience de la façon dont ont été construites les connaissances que l’on choisit d’enseigner ;
  • se décentrer (culturellement) de celles-ci ;
  • questionner les hiérarchies auxquelles nous sommes accoutumé.e.s ;
  • réduire l’importance de certains points de vue tout en en magnifiant d'autres.»

Je vous invite à suivre ça de près, les liens sont dans la liste de références sur la page web de l’épisode.

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L’autochtonisation, la décolonisation et la conciliation, sont donc vous l’avez compris, des processus plutôt que des fins en elle-même – et autant ils doivent s’opérer aux niveaux institutionnels, ils doivent également se démocratiser. Il y a des façons de décoloniser nos esprits, personnellement; il y a des façons d’aller à la rencontre, de créer des liens, ou de s’impliquer à faire partie de la solution, à notre échelle. Widia Larrivière a été impliquée dans des organismes tels que Terres en Vue, RÉSEAU autochtone de Montréal et CRE (Canadian Roots Exchange). Pleins feux sur ces organismes, en espérant que ça puisse éveiller votre curiosité et vous inciter à faire davantage de recherches sur des organismes qui travaillent dans l’objectif de la rencontre et de la « conciliation » près de chez vous.

[Rencontre, audio]

La conciliation, la décolonisation, la lutte antiraciste, c’est l’affaire de tous. Patience, persévérance, humilité, constance, travail de longue haleine, respect… des éléments centraux à la collaboration et à l’amélioration des relations entre autochtones et allochtones. En 2019, le RÉSEAU pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone à Montréal a publié la Trousse d’outils pour les alliées aux luttes autochtones. Je vous en lis un extrait :

« ÉTAPE #1 : Soyez critiques à l’égard de toutes motivations.

Lorsque qu'on s'engage dans le travail d'alliée, il est important de se poser ces questions :

  • Mon intérêt découle-t-il du fait que cette cause est un sujet d’intérêt populaire?
  • Mon intérêt découle-t-il du fait que cette lutte me permet d’atteindre un objectif de diversité culturelle au sein de mon organisme ou d’augmenter mes chances d’obtenir un financement attribué sur un principe d’inclusion des Autochtones ?
  • Est-ce que je modifie le message en imposant mes opinions ou mes valeurs au lieu de respecter ceux des communautés autochtones ?
  • Est-ce que je fais cela pour nourrir mon ego ?

Un rappel : ces mobilisations et luttes n’existent pas pour promouvoir votre propre intérêt, et elles ne sont pas des activités loisirs. »

[…]

« Participer à un travail anti-oppressif, quel qu’il soit, consiste à reconnaître que chaque personne a un droit fondamental à la dignité humaine, au respect et à l’égalité d’accès aux ressources.

En somme, être une alliée ne se limite pas à cocher des actions sur une liste et ce n’est pas une compétition. Être une alliée, c’est une façon d’être et de faire. Cela signifie que l'introspection, l'écoute de ses motivations et le débriefing avec les membres de la communauté sont un processus continu; c’est une façon de vivre. » (RÉSEAU, 2019)

Comme à l’habitude, toutes les références se retrouvent sur la page web de l’épisode. Je vous encourage à vous inscrire à des conférences ou ateliers de Mikana, ou à participer à des webinaires publics d’autres organismes – ces espaces sont devenus plus accessibles depuis le début de la pandémie, et ils sont d’excellentes opportunités pour apprendre et pratiquer l’écoute active. Pour redéfinir notre chemin ensemble, il va falloir que chacun y mette du sien – et c’est en commençant à faire des pas en avant qu’on arrivera à définir la forme et la couleur de ce chemin.

Merci de votre écoute, merci de partager les épisodes – en tant que balado indépendant, on dépend beaucoup du bouche à oreille, alors votre soutien est très apprécié.

Au prochain épisode, on retrouvera Widia Larrivière pour parler de mouvements sociaux autochtones et d’Idle No More plus précisément, les liens entre la défense du territoire et le leadership féminin, et des différentes formes que peuvent prendre résistance et revendications de droits autochtones.

Sur ce, prenez soin de vous, et à la semaine prochaine!

Références

01:10 – Épisodes d’Oser s’en parler,

05:20 – Mikana

05:45 – Femmes autochtones du Québec

05:50 – Idle No More

13:30 – Mikana

23:20-24:17 – "Sharing responsibility for decolonization with Tim Fox" (octobre 2020), The Good Partnership Podcast,

24:45-26:15 –

26:45 – Au-delà de la non rencontre, avec Emanuelle Dufour (novembre 2020), épisode de balado Oser s'en parler

30:15 – Terres en Vue

30:22 – Festival international Présence Autochtone

31:20 – RÉSEAU de la communauté autochtone à Montréal

32:10 – Canadian Roots Exchange

33:45 –

34:45 – La Trousse d’outils pour les alliées aux luttes autochtones (2019), rédigé par le RÉSEAU

À propos du balado

Oser s'en parler est un balado indépendant où on essaie de déconstruire le malaise et l'inertie allochtones et élever des voix autochtones. Ça peut être extrêmement confrontant de se pencher sur les façons dont on contribue, sans le savoir, à l'oppression de ceux qui habitent sur le même territoire que nous. Mais c'est justement pour ça qu'il faut se parler sincèrement entre "Blancs/ colons/ Canadiens", procéder à des introspections personnelle et collective, et changer nos comportements. Parce que le changement dit "systémique" ne se passera que si chacun de nous s'y met.

Trames sonores de cet épisode:

Dirty Wallpaper, Blue Dot Sessions (www.sessions.blue)
The Yards, Blue Dot Sessions (www.sessions.blue)
Lupi, Blue Dot Sessions (www.sessions.blue)
Trod Along, Blue Dot Sessions (www.sessions.blue)
Poplar Grove, Blue Dot Sessions (www.sessions.blue)

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